“Long Day’s Journey Into Night” Triomphe à la BAM Harvey Theatre Pulvérise d’Emotion

Nélida Nassar   05.24.2018

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Présentée à La BAM Harvey Theatre, la production de Richard Eyre du chef-d’œuvre d’Eugene O’Neill avec Jeremy Irons et Lesley Manville en tête d’affiche, ainsi que le rajout d’un quart d’heure à la durée de la pièce donne à cette dernière un rythme. Celui-ci nous permet de sentir que nous vivons avec la famille Tyrone, à travers un jour et une nuit alternés d’espoir et de désespoir.

Ce qui ne cesse jamais d’étonner  – et ceci ressort clairement dans la production d’Eyre – c’est la contradiction émotionnelle et vertigineuse des personnages d’O’Neill. Dans une structure classique serrée, ils rebondissent constamment entre la réalité et l’illusion.

Une minute, James Tyrone (Irons), l’acteur avare qui a fait fortune en épousant un bon parti voudrait envoyer son fils Edmund qui est alcoolique à un sanatorium publique, bon marché. Le lendemain il clame que l’argent n’est point le problème, “dans une certaine mesure”. Cette capacité à exécuter des demi-tours émotionnels définit son jeu. Mary (Manville), accro à la morphine, se remémore et rêve de sa première rencontre amoureuse avec James puis immédiatement s’accuse d’être une idiote sentimentale. Le fils aîné du couple, Jamie, hésite également entre dénigrer les efforts littéraires de son frère Edmund ou de faire l’éloge de son don poétique.

O’Neill nous présente un monde vertigineux dans lequel toute déclaration peut être annulée une seconde plus tard. L’un des rares points fixes de la pièce est l’horreur que ressent James face à la rechute de Mary, et sa vieille habitude de prendre des drogues juste après deux mois de sobriété. Née de son véritable amour pour elle, Irons excelle en montrant sa consternation. Au départ, James est taquin, il fait des câlin à Mary et mentionne son poids initial retrouvé. En un moment  tout bascule la minute où il se rend compte que sa femme est  à nouveau dépendante de sa drogue, il la fixe avec un regard mêlant accusation et remords.

Sûr dans son rôle, Jeremy Irons capte merveilleusement le côté acteur de la personnalité de James, tout comme le plaisir évident et sonore qu’il prend en récitant Shakespeare. La clé d’une belle performance, cependant, réside dans son impuissance à communiquer avec une femme qu’il adore toujours aussi passionnément.

Manville a ajouté des moments de grâce à une performance déjà très forte. Elle transmet la gestuelle compulsive de la toxicomane. Plus que n’importe quelle actrice dans mon souvenir, elle fait aussi ressortir l’itération douloureuse de Mary le sens du mot “‘foyer” comme si elle aspirait à un élément de constance dans une existence nomade agitée. “Foyer” est aussi un mot à connotation religieuse et Manville suggère de façon poignante que Mary est hantée par le souvenir de sa foi perdue, se jetant à terre comme si elle cherchait l’absolution.

Rory Keenan dans le rôle de Jamie et Matthew Beard dans le rôle d’Edmund sont de nouveaux venus dans le casting. Néanmoins ils incarnent avec succès l’un le dégoût de soi alors que l’autre incarne le romantisme du condamné. Jessica Regan, la femme de chambre irlandaise de la famille, nous rappelle aussi qu’il y a des moments comiques chez O’Neill. A peine Regan dans le rôle de Cathleen a rassuré Mary que son mari l’adorait, elle continue presque sans hésiter “Faut pas se leurrer c’est juste du théâtre rien qu’une performance..”  C’est une touche légère de soulagement qui est bienvenue dans une pièce qui, si elle est bien faite, comme elle l’est ici, vous laisse émotionnellement pulvérisée par le sentiment qu’O’Neill, en fournissant un portrait impitoyable de sa propre famille, cherche leur pardon posthume.

Acteurs
James Tyrone: Jeremy Irons
Mary Tyrone: Lesley Manville
James Tyrone, Jr.: Rory Keenan
Edmund Tyrone: Matthew Beard
Cathleen: Jessica Regan
Scénographie et costumes: Rob Howell
Eclairage: Peter Mumford
Son:  John Leonard

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