L’Extraordinaire et Charismatique Bryn Terfel au Festival de Zouk Mikael

Nelida Nassar  08.04.2014

Le Gallois Gareth Jones, avec sa gestique ample et élégante, et sa façon tranchante d’inscrire le matériau thématique dans un tempo donné, de ciseler contrastes dynamiques et jeux contrapuntiques, était le chef d’orchestre de cet événement. Sous sa baguette, l’Orchestre symphonique du Liban, fondé en 2000, a vu ses musiciens célébrés à la mesure de leur talent. Ils ont démontré souplesse, flexibilité et réactivité, contrôlant attaque et résonance, modelant littéralement le son à chaque seconde dans l’ouverture d’ ‘Il barbiere di Siviglia’ de Rossini et dans le ‘Manon Lescaut’ de Puccini. Toutefois, ceci fut de courte durée et la déception s’instaura lorsque l’orchestre, indigent, s’est mis à produire des aigus couverts, un timbre inutilement assombri, ainsi qu’une intonation douteuse dans l’ouverture épique et monumentale du ‘Meistersinger von Nurnberg’ de Wagner.

Certains grands chanteurs disparaissent sous le caractère de leurs personnages. Au sommet de son art, Terfel les épouse psychologiquement et physiquement. Dans sa présence physique, il fait que chaque geste et mouvement émanent du caractère qu’il personnifie. C’est un grand soliste, mais, bien au-delà, il s’agit d’un artiste étonnant, un conversationniste, un charmeur qui par certains moments se transforme en rock star qui sollicite généreusement ses spectateurs afin d’applaudir sa cosoliste Yussef plus fort. Il sait que les réponses à de nombreuses questions se trouvent dans la musique jouée par l’orchestre. Terfel la laisse pénétrer son corps, se laisse bercer. Vous ne pouvez pas le coincer.L’artiste, né en 1965 dans une ferme du pays de Galles, est autant un chanteur né qu’un grand bosseur. Tout au long du concert, on retrouva ‘Dulcamare’ le charlatan voyageur, Dr Encyclopédique de ‘L’Elizir d’Amore’ de Donizetti, le non moins arrogant et humoristique ‘Mefistofele’ de Boito, avec ses nombreuses notes basses et ses sifflements, et – Terfel sait vraiment siffler – l’épouvantable loufoque ‘Falstaff’ de Verdi, sans oublier l’étonnant ‘Tannhäuser’ de Wagner. Sa voix est si extraordinaire que, parfois, il retombe sur l’excellence vocale au détriment de la caractérisation. Cela est vrai de son ‘Wotan’, mais pas pour son ‘Falstaff’. Dans cette interprétation de l’aria, il s’est pleinement engagé.Dramatique et d’une intensité vocale unique, Terfel est adoré dans ses rôles opératiques, mais c’est en récital que son métier et son charme d’ogre sensible font le plus sûrement mouche. Tels les barytons Robert Weede et Cesare Siepi qui l’on précédé, il réussit à estomper les distinctions entre opéra et théâtre musical, passant de l’un à l’autre avec brio, avec des personnages comme celui de ‘Man de la Mancha de Leigh et son ‘Impossible Dream’. Il ne peut y avoir meilleur interprète des chansons d’art britannique, telles que les traditionnelles de Hazell, ‘Suo Gan’ et ‘Passing by’.Timbre magnifique de bronze, précision, chaleur, douceur, souplesse, nuance, richesse de la palette dramatique, Terfel n’est pas l’un des chanteurs vivants les plus aimés des mélomanes pour rien. Il a cet énorme génie pour mordre dans les mots, pour peindre le texte. Les spectateurs de Zouk furent foudroyés par sa diction impeccable tant en Anglais, Allemand, qu’Italien, sa truculence dans ‘Dulcamare’, et son ‘Tannhäuser’ bouleversant.
Monica Yunus, la soprane préférée du Festival de Zouk Mikael où elle est déjà apparue trois fois, semble avoir gagné une confiance nouvelle, mais sa maîtrise du rythme et du texte, ainsi que l’incarnation dramatique de ses rôles, ne sont pas convaincantes. Sa voix manque de miel et noisette, son legato n’est pas crémeux. Le répertoire qu’elle sélectionne exige à la fois galbe de la ligne, trilles, roulades et notes piquées qu’elle ne maitrise point. Loin d’être une Renata Scotto, transposer toute la musique dans une autre tonalité, dans ‘Caro None’ du Rigoletto ou ‘Sul fil d’un solfio etesio’ dans le Falstaff, tous deux de Verdi, par exemple l’aurait certainement aidée. Je sais d’or et déjà que certains spectateurs ne seront pas d’accord avec mon évaluation, mais Yunus et Terfel représentent des voix très disparates.

Néanmoins, sont notables leurs duos dans ‘Quanto Amore’ du Donizetti de ‘L’Elisir d’Amore’ et dans ‘Bess you is my woman’ du ‘Porgy and Bess’ de Greshwin, où les solistes parvinrent à rendre crédible leur jeu de séduction amoureuse dans ces pièces exquises. Le clou du spectacle reste incontestablement le ‘Don Giovanni’, dont Terfel chante traditionnellement les trois rôles masculins principaux, celui du séducteur, de son valet et du commandeur, et nous avons eu droit à celui du magnifique séducteur. Le concert s’est achevé par une ovation debout, signe du rapport profond que Terfel entretient avec son public.

Moments uniques dans une saison, le jeune festival de Zouk Mikael réussit le défi d’introduire des stars internationales peu connus des Libanais afin de créer la demande. En proposant du nouveau, un renouvellement du public, tant social que générationnel, aura lieu, laissant croire à un avenir inédit et jeune.

First published in l’agenda culturel
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