Entre Nostalgie et Modernité: La Trame Narrative, Visuelle et Emotive du 9ème Art Libanais Emerge Timidement

Nélida Nassar   05.17.2016

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L’exposition “Young Talents Visionary Artists,” organisée par Fransabank vient d’ouvrir avec beaucoup de fanfare et de couverture médiatique au Yaght Club Gallery de Beyrouth. L’exposition est une première au Liban sur le 9ème art ou les arts ludiques. Elle présente 21 dessinateurs de bande dessinées non cantonnée aux planches à bulles mais ouverte à toutes formes et techniques, de l’illustration au dessin numérique, du monotype au dessin à l’encre, au papier carbone ou à la mine de plomb, jusqu’aux animations et performances, le tout sous la rubrique des arts ludiques. L’exposition de courte durée du 4 au 7 Mai 2016 dévoile des oeuvres d’étudiants peu connus de Michèle Standjofski terminant juste leurs études universitaires mélangée avec d’autres plus établis (Ely Dagher, Mazen Kerbaj etc.). La collection exhaustive des ouvrages produits et dessinés par Dar Onboz continuent à séduire par son souffle enchanteur et mérite une place à part. Art and Culture Today a eu un échange couriel avec la conservatrice de l’exposition Ms. Marine Bouragan.

Nélida Nassar: En quoi cette 12ème édition de Jabal est-elle différente des éditions précédentes sponsorisées par Fransabank?
Marine Bouragan: Cette nouvelle édition est consacrée aux Arts ludiques. La Fransabank a depuis un engagement fort auprès de la création contemporaine libanaise. En tant que mécène de cette exposition, elle a fait le choix avec cette édition de soutenir une forme de création innovante mais qui manque de visibilité au Liban aujourd’hui.

NN: Si le but de cette exposition est de stimuler un dialogue critique et populiste à propos et autour de la bande dessinée, alors je pense vous venez de créer un précédent important. Parlez-moi du processus utilisé afin de sélectionner les artistes et de monter cette exposition?
MB: Le choix des artistes était lié à une double problématique. Les planches exposées se devaient de témoigner d’une diversité de création mais également répondre à des critères qualitatifs (dessin, narration, maitrise technique…). Cette première édition est une forme d’introduction à la diversité des Arts Ludiques Libanais.

NN: Quelle était exactement la répartition des rôles curatorials entre vous et les autres membres de cette exposition tel Pascal Odille, l’expert spécialisé ou Laure d’Hauteville, le conseiller artistique? Es-ce que c’est la bande/planche dessinée versus le livre comique? Es-ce que les responsabilités se sont chevauchées dans tous les domaines parmi les 3 membres?
MB: Il s’agit avant tout d’un travail d’équipe et d’un dialogue permanent. Nous croisons régulièrement nos regards et nos approches afin de créer une diversité des points de vue.

NN: L’exposition en elle-même est bien présenté et permet surtout aux pièces de respirer et de parler pour elle-même, sans avoir à agrandir les planches ni les ballons (bulles de la parole). Combien avez-eu de l’influence sur la scénographie?
MB: La scénographie a été réalisé entièrement par la direction artistique. Mais si les choix nous appartiennent nous dialoguons évidemment avec les artistes.

NN: La question la plus évidente, et sans doute la plus controversée concerne la sélection des artistes de l’exposition. Je comprend le choix d’un ou deux artistes maîtres qui se sont imposer dans le milieu si l’on peut les appeler ainsi, et qu’on accepte dans une première étape d’un nouveau canon d’art, car ils sont utiles comme base pour construire là-dessus. Décrivez-moi les critères responsables de la conceptualisation, l’approche et le choix des 21 artistes. En écoutant vos remarques lors de la conférence de presse, il semble que le principal critère dans le dit choix n’était pas très précis. Pourriez-vous élucider ces points?
MB: Le choix des artistes était avant tout lié à la qualité de leurs travaux. Cette nouvelle édition de Jabal a réuni 21 artistes avec une palette de création extrêmement diversifiée. La bande dessinée, l’illustration ou le dessin animé permet aux artistes de s’exprimer d’un point de vue narratif mais également plastique. Toutes les techniques de création peuvent être utilisées. La sélection se devait de souligner cet aspect sans dénaturer ces médiums.

NN: Vous devez répondre aux différents contextes culturels et les usages de la bande dessinée par cette gamme de dessinateurs. Les objectifs et les fonctions de la langue ont évidemment changé radicalement au cours des années depuis l’inception de ce 9ème art, qu’en pensez-vous?
MB: L’utilisation de la langue a bien sür évolué dans la bande dessinée. Elle a parfois même un rôle secondaire. Malgré cette évolution la bande dessinée reste un outil de narration. Il faut raconter une histoire aux lecteurs mais cela ne passe plus uniquement par le texte.

NN: Bien sûr qu’un certain nombre de facteurs entrent bien dans votre sélection, l’un étant la logistique. Comment avez-vous gérer cet aspect? Es-ce que les artistes ont-ils eu un avis à ce propos?
MB: Nous avons géré la logistique et coordonné l’exposition avec la Fransabank. Nous sommes là pour aider les artistes et les valoriser au mieux.

NN: Vous avez eu à addresser le contexte, la différence culturelle et les langues utilisées par ces dessinateurs, quelles sont les spécificités des dessinateurs libanais tant par le contenu que par les techniques que vous avez pu observées?
MB: La principale spécificité de la bande dessinée libanaise est avant tout sa contemporanéité. Bien sur le choix des langues utilisées peut entrainer des différences dans la narration, mais ce n’est pas le facteur le plus important.
On retrouve dans cette scène des problématiques récurrentes comme par exemple l’identité ou la mémoire qui sont traitées avec une modernité incroyable.

NN: Il existe de nombreuses formules technologiques pour créer des bandes dessinées, y compris les directions, les axes, les données et paramètres. Suite à ces procédures de formatage clés est l’écriture, le dessin, et la coloration, combien les artistes libanais de cette exposition ont-ils respectés ces formules et combien ont-ils essayé de bouleverser les codes de la bande dessinée?
MB: Les artistes libanais ne sont justement pas formatés. Parmi les planches exposées, on pouvait aussi bien voir des collages, des gouaches ou des monotypes. Ils sont en recherche constante de techniques permettant au mieux de servir leur narration.

NN: Comment l’exposition aborde-t elle le fait que dans la plupart des livres comiques et les planches dessinées, le tour de force est de transmettre une voix, un style personnel d’une manière nécessairement codée par des contraintes – le genre, le format, la page, la taille, l’orientation et autre – d’une industrie commerciale, qui est une manière et une approche différente du travail d’un artiste tel l’artiste américain Chris Ware par example? Comment ces bandes dessinées commerciales, techniquement inventives de cette exposition, se placent-elles par rapport à celles de quelqu’un comme Ware, qui est peut-être aujourd’hui l’artiste le plus sophistiqué et riche visuellement, passé maître dans toutes les techniques que nous connaissons, et qui représente une singulière vision entièrement réalisée sans contrainte aucune?
MB: Les artistes libanais sont confrontés à une difficulté primordiale. Il existe peu d’éditeurs spécialisés dans ce domaine au Liban.
Ce phénomène paradoxalement offre une énorme liberté aux artistes en particulier dans le choix des techniques et des formats.
Dar OnBoz qui est l’éditeur de Jorj Abou Mhaya a respecté totalement les choix de l’artiste afin de produire un ouvrage qui lui correspondrait.

NN: En découvrant les originaux de Jori Abou Mhaya qui sont l’une des révélations de l’exposition pour moi, car ils incarnent cette disjonction étonnante entre le flux du panneau narratif et de l’image iconique. Je suis étonnée par l’énorme quantité de punch visuel transmise dans chacune de ces planches qu’en pensez-vous?
MB: Le travail de Jorj est un chef d’œuvre et nous sommes ravis de savoir qu’il va pouvoir être publié en France.

NN: Je vois dans le travail contemporain d’artistes américains qui sont responsables à nous pousser au-delà de la narrative ancienne des expositions dans les musées du passé; la richesse indéniable de ce 9ème art, en quelque sorte à lui seul il écarte beaucoup de vieux préjugés et permet une nouvelle vision du passé. Comment les artistes libanais se placent-ils dans ce contexte?
MB: La bande dessinée américaine est loin d’être la seule à faire preuve d’innovation. Il ne faut pas mettre de côté les exemples belges et français ni oublier l’importance du manga et de la scène asiatique. Les artistes libanais se nourrissent de toutes ses écoles et univers tout en gardant une identité qui leur est propre.

NN: La moitié des artistes sélectionnés viennent de l’ALBA ou du magazine Samandal,
Comment expliquez-vous que d’autres écoles d’art locales n’en fassent pas partie? Les livres de Dar Onboz sont d’exceptionnelle qualité artistique comment se sont-ils insérés dans cette exposition?
MB: Samandal est un collectif qui collabore avec de nombreux talents sans distinction d’école. Les écoles au Liban ne sont pas nombreuses à enseigner ces pratiques. L’Alba (Académie libanaise des beaux arts) fait un travail remarquable ainsi que l’AUB (American University of Beirut). Les artistes ne cloisonnent et font de nombreux échanges. Nous souhaitons faire de même et renforcer nos liens avec toutes les écoles au Liban.

NN: Pourquoi la durée de l’exposition n’est-elle que de trois jours seulement?
MB: Jamal a toujours été sur 3 jours. C’est court en effet mais cela permet aux personnes intéressées de ne pas remettre au lendemain leur venue.

NN: Cette exposition est pétrie de nostalgie, en même temps, elle raconte beaucoup de choses sur le monde libanais d’aujourd’hui. Cet amalgame entre nostalgie et modernité était-il un de vos principaux enjeux de choix?
MB: Je crois que ce mélange est dans l’air du temps, il y a un retour au Vintage, à l’artisanat… La bande dessinée ne fait pas exception. Les deux phénomènes ne sont pas incompatibles.

Artistes Exposés
Zen Abirached, Jory Abou Mhaya, Chadi Aoun, Joan Baz, Tracy Chahwan, Rosane Chawi, Ely Dagher, Ghadi Ghosn, Carla Habib, Hatem Imam, Joseph Kai, Mazen Kerbaj, Karen Keyrouz, Omar Khouri, Raphaëlle Macaron, Isabelle Manoukian, Lena Merhej, Rima Barrack, Patrick Sfeir, le collectif Samanad, Dar Onboz.

Exhibition until May 17, 2016
Yacht Club Gallery – Zaitounay Bay
Beirut, Lebanon

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