Beirut Art Fair : Art pour l’art, art sur l’art, art sans arrhes

Nelida Nassar 09.29.2014

Beirut_Art_Fairarticlenelida230_7471Plaque tournante de l’art contemporain au carrefour de l’Orient et l’Occident, Beirut Art Fair est une jeune foire et probablement la première au monde dédiée aux artistes du Moyen-Orient, du Maghreb et de l’Asie du Sud ME.NA.SA. et c’est bien. La directrice de la foire est Laure d’Hauteville ; le directeur artistique Pascal Odille, partenaire de la galerie Beckel-Odille-Boïcos. Les commissaires d’expositions invités pour cette 5e édition sont Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux-Arts magazine à Paris et propriétaire de la société Molle ; Silke Schmickl, cofondatrice de la maison d’édition-vidéo Lowave spécialisée dans l’édition des films expérimentaux et de l’art vidéo et Philippe Tretiack urbaniste et architecte de formation, écrivain, chroniqueur, auteur et journaliste politique.

Il y a six lieux ou moments pour flâner, déambuler, se promener (les exposants comptent 47 galeries de 14 pays, dont 13 présentent des objets et des meubles). On trouve une seule galerie dédiée à la photographie ; un cabinet de curiosité – pavillon des œuvres de l’Inde intitulée ‘Small Art is Beautiful – Dharma’ ; le coin des projets vidéos ; la compétition photo de la banque Byblos ; la plate-forme de conception de la banque BLC plus une navette du centre-ville à la foire, et à boire.

Comme lors de ses éditions précédentes, la Beirut Art Fair, évite la dispersion et rassemble ses forces en un seul bâtiment sur un étage au Biel. Conjointement, le centre historique de Beyrouth accueille la Beirut Art Week plus longuement. Cette année, la foire se concentre essentiellement sur l’art patrimonial/régional.

Malgré l’absence visible des piliers de la peinture au Liban, c’est quand même une avalanche de modernes (après 1950) au sein de laquelle on révise ses classiques. C’est aussi bien le substitut d’un musée d’art moderne et contemporain en voie de rénovation qu’un musée avec Paul Guiragossian, Elie Kanaan, Jamil Molaeb, et l’inoubliable sculpture de Dia Azzawi adjugée à un collectionneur du Qatar. Dans le domaine contemporain (1980 et après), les têtes d’affiche se bousculent : Ahmad Moualla, Mouneer al Shaarani, les trois frères Baalbaki Ayman, Oussama et Mohamad Said, Tagreed Darghouth, Lalla Essaydi, Omar Fakhoury, Zad Moultaka, Raffi Yedalian… etc. On les repère facilement, ils crèvent le décor. Evidemment, ce n’est peut-être pas – foule oblige – le meilleur endroit pour en profiter.

Dans les stands les plus proches de l’entrée sont accueillies les galeries les plus établies (Agial, Janine Rubeiz, Tanit, etc.). C’est normal, plus on est vieux, plus on est riche, plus on préfère investir dans la valeur sûre, moins on a de force d’aller jusqu’au fond de l’espace. Quant aux galeries les plus défricheuses, où l’on voit les œuvres les plus intrigantes, c’est vers les côtés et au fond qu’elles se nichent (Island 6, Adler Galerie Subhashok, Smo Gallery – avec les designers de meubles et d’objets avant-garde : Karim Chaya, Georges Mohasseb, Cyrille Najjar – et Mécanismes de Céline Stephan Eid, etc.).

Vu son jeune âge, Beirut Art Fair n’est pas entièrement consacrée aux découvertes très récentes, et se permet deux couches de mise en perspective. C’est légitime, puisque la particularité de la manifestation est de s’enraciner dans la région choisie ME.NA.SA. On a donc d’abord une section patrimoniale et une autre plus culturaliste.

Patrimoniale :
Aux peintures, sculptures, photos régionales présentées dans les stands des galeries vient s’ajouter la plate-forme de conception de la banque BLC. Là, les concepteurs libanais ne créent pas seulement des objets de leurs mains, mais président aux tensions latentes de leur environnement. Il y a de grandes attentes du design, les concepteurs sont des commentateurs sociaux qui ont la capacité de transcender la politique. Les artistes sélectionnés par le commissaire Philippe Tretiack, à suivre cette année pour leurs idées innovatrices, se placent clairement dans le mouvement moderne.

Ils réussissent à envisager l’avenir tout en s’inspirant du passé : Khaled el Mays dont le travail Rennie Mackintoshesque où les conceptions épousent l’organique et la nature, dérive de fleurs et de plantes avec un jeu de couleurs et un petit grain d’artifice ; Macintosh précurseur du Wiener Werkstatte et de Josef Hoffmann qui influence clairement les luminaires de Sandra Macaron avec leur petite note à la fois éthérée et poétique ; également les poupées en laque noire et blanche – obus d’artillerie à couple – de Carlo Massoud, qui mêlent, une beauté douce et légère avec quelque chose de plus violent. Quant à la banque Byblos, qu’il y a lieu de féliciter, elle propose une compétition de photographes libanais – dont le bénéficiaire jouira d’une exposition – et accentue son engagement dans la promotion de cette discipline artistique.

Comme une parenthèse enchantée, une salle au fond a été confiée à la commissaire allemande Silke Schmickl pour qu’elle place avec bonheur sa sélection de 16 vidéos, une bande d’une heure trente diffusée en continu. Inspirée par l’œuvre de l’anthropologue culturel français Cédric Vincent, qui a catalogué l’art de la vidéo arabe et le mouvement littéraire du début du 20e siècle, dans lequel les poètes et les romanciers ont été fortement mêlés à des mouvements sociaux et politiques. Ayant pondéré la thématique de l’agitation politique et sociale du monde actuel et en particulier celle du Moyen-Orient, la commissaire retient le titre pour sa série : ‘le corps agent politique’.

Les artistes utilisent leur corps ou des corps collectifs comme sites d’interprétation de cette agitation. La vidéo support documentaire – ainsi qu’artistique – est très dynamique, en particulier au Moyen-Orient. L’art de la vidéo contemporaine a le potentiel d’ouvrir de nouvelles perspectives, car de plus en plus accessible. Cet art a effectivement acquis les qualités du crayon et du papier ; un moyen pratique, portable et jetable, si nécessaire, qui a la capacité de condenser et d’exprimer des situations politiques de manière personnelle.

A noter Zoulikha Bouabdellah ‘Dansons.’ Au rythme de ‘La Marseillaise,’ une seule prise de la danse du ventre d’une femme se déroule faisant allusion à une image étonnamment claire de l’affrontement du colonialisme avec la culture indigène. L’acharnement militaire de l’hymne est en profond contraste avec la sensualité du corps enveloppé du tricolore français.

Shirin Abu Shaqra, ‘Suleyma’ est une comédie musicale. Chanson basée sur un monologue romantique qui décrit les lamentations d’une personne trahie par l’être aimé. Images poétiques libérées de leur sens immédiat et élevées à un sens plus dynamique. Confrontation et conflit d’une vieille femme qui réexamine ses jeunes années glamour exprimant la ‘saudade’ en vis-à-vis d’une plus jeune qui elle redoute ses vieux jours.

Mounira al Qadiri ‘Wa Wailaloh tourment !’ performe les rôles masculins et féminins de son film surréaliste basé sur une vieille chanson koweïtienne, mélancolique et folklorique. Cette esthétique sert de métaphore au film, et véhicule la douleur personnelle. La vidéo dépeint aussi l’amour perdu, le déplacement, l’identité sexuelle et la mort de manière absurde et extrêmement visuelle. Le coin vidéo est d’assez loin le plus réussi d’une foire où l’on croise aussi, il faut le dire, d’abominables horreurs.

Culturaliste :
Côté contemporain et culturaliste, la foire promeut le conceptuel facile à visée politique et sociale immédiate et lisible, mais pas simpliste. L’artiste thaïlandais Manit Sriwanichpoom de l’Adler Galerie Subhashok de Bangkok avec son image emblématique de 8 hommes roses en résine qui traverse le monde avec chacun son chariot de supermarché est une critique acerbe du consumérisme. Elle achève une grande réussite. La réponse à l’art chinois émerge du collectif Liu Dao – avec ses 6 travaux dont 4 vendus – interactif de médias numériques qui connaît également un énorme succès.

De grosses œuvres. On se plaint de plus en plus que les œuvres présentées à la foire sont massives, colorées, brillantes. C’est normal: c’est fait pour être vu de loin. Avec le nombre de visiteurs 20,000 au moins, si on ne présentait que des œuvres minimales, protocolaires et immatérielles, on ne verrait presque rien. Et c’est là où Fabrice Bousteau affronte avec son ‘Small Art is Beautiful’ – Dharma l’ascension des grosses toiles. La sélection des pièces pour ce pavillon est en partie extraite de l’exposition expérimentale conçue pour le Centre Pompidou Paris-Delhi-Bombay.

Bousteau, s’est donné les moyens d’essayer, de monter une exposition légèrement hors-norme, un lieu libre et différent. Sélectionnant la forme Dharma, inspirée de l’image de la roue du Mandala, il joue sur l’interaction harmonieuse, la balance des forces et une scénographie géométrique, entièrement en noir. En mettant l’accent sur la complémentarité ou la juxtaposition des œuvres d’art, il démontre que l’impact d’une œuvre n’est pas proportionnel à sa taille et/ou sa dimension.

Le pavillon qui accueille de jeunes talents, ressortissants de l’Inde, pays émergeant, présente un art contemporain où ‘la provocation, la recherche des limites d’une société, les tabous, et les analyses politiques, sont très forts’. L’exposition présente les transformations d’une scène artistique indienne, qui ne cesse de croître, changer et évoluer, expressive et vivante, forte et fragile, en même temps particule active et pouvoir constituant du monde de l’art contemporain.

Les collectionneurs du Moyen-Orient ont été ‘très réceptifs’ aux œuvres en provenance d’Asie, si on considère la foule qui se bousculait au pavillon de ‘Small Art is Beautiful – Dharma’ . Mettre en valeur l’art contemporain indien par des artistes de renom illustre incarne parfaitement la condition de mondialisation et tradition, microcosme et macrocosme, paix et violence de l’actuelle condition humaine. Ainsi Vibha Galhotra ‘Absence Presence’ avec ses 100 oiseaux en métal rouillé ou les Bronze Head têtes dorées peintes sur du bronze de Ravinder Reddy, et ‘Untitled’ le couteau traditionnel coupé en sections dont une partie est fabriquée en Inde et l’autre au Pakistan de Shipa Gupta.

On l’a compris, Bousteau remet la question du geste esthétique, ce désir primitif de représenter le monde ou de s’outiller envers lui, qui habite supposément chaque être humain dans un petit format et parvient à nous convaincre et nous toucher.

Si Laure d’Hauteville et Pascal Odille réussissent les défis de la commercialisation de l’art qu’ils se sont établis, soit. Nous leur en sommes aussi redevables de monter une foire qui s’éloigne de la guerre et de l’obscurantisme religieux, créant une atmosphère foraine à l’écart de la morosité ambiante. De plus, les problématiques du malaise social et identitaire, du colonialisme et consumérisme sont abordées même superficiellement. Néanmoins, l’édition présente de la Beirut Air Fair laisse ce spectateur sur sa faim.

Ça tombe bien, car la foire, tel qu’elle, n’est pas une biennale ou une exposition, c’est un marché. On a l’impression qu’on y vient théoriquement pour meubler son appartement avec des pièces voyantes. Là c’est pareil, tableau immense égal plein de moyens. Dans le genre gigantesque, l’artiste qui remporte la palme avec ses toiles de l’art sur l’art à la Andy Warhol c’est Hady Sy la série ‘Love Kills’. En musant, on trouve aussi une maison complète, pour mieux s’insérer, avec tout, chaise, fauteuil, objet de décoration, vase, tapis, etc.

Cette édition reste également très ancrée dans les paradigmes et canons de lecture euro centriste ou encore judéo-chrétien de l’art, mise à part la section vidéo. Il serait souhaitable qu’à la prochaine édition, au moins un des commissaires – professionnel de préférence et il n’en manque pas – soit un autochtone de la région ME.NA.SA, que la valeur locale soit mise plus en valeur non pas uniquement avec les objets d’art à vendre, mais à travers une narrative et une critique d’art propre de et à cette région.

L’ambition de ‘Small Art is Beautiful – Dharma’ est de provoquer la rencontre entre artistes et différentes cultures. Et pourquoi ne pas fertiliser un territoire artistique commun? Il semblerait que ceci n’ait pas eu lieu, nous souhaiterions que cela s’accomplisse à la prochaine édition. Quant à l’atelier de gravures censé déstructurer l’art, sa place appartient ailleurs et non pas dans foire pareille. Nous attendons patiemment la 6e édition et bonne chance pour l’imminente foire de Singapore.

[Photo : Oussama Baalbaki ‘Untitled’, 2014, 200 x 155 cm, Courtesy : Agial Art Gallery]
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